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La tragédie du phare des Smalls

Un rocher perdu dans la mer d'Irlande

Les Smalls sont un groupe de récifs granitiques émergeant à peine de la surface de la mer d'Irlande, à vingt-deux kilomètres à l'ouest des côtes du Pembrokeshire gallois. Depuis des siècles, ces rochers ont constitué l'un des dangers les plus redoutés des marins reliant Bristol et Liverpool aux ports irlandais. Ils n'ont ni abri ni plage ; par gros temps, les vagues les recouvrent entièrement. C'est sur l'un de ces affleurements hostiles qu'Henry Whiteside, violoniste et ingénieur autodidacte de Liverpool, construisit entre 1775 et 1776 l'une des structures maritimes les plus étranges de l'histoire britannique.

La tour de Whiteside était une cabane en bois perchée sur des pilotis de fer vissés dans le granit — une conception qui ressemblait davantage à un échafaudage habitable qu'à un phare traditionnel. Sa fragilité était manifeste dès les premières tempêtes d'automne, et l'entrepreneur lui-même faillit y périr lors de la construction. Pourtant, la structure subsista pendant six décennies, abritant en permanence deux gardiens qui se relayaient pour maintenir le feu.

L'hiver 1801 : deux hommes sur un rocher

En 1801, les deux gardiens en poste étaient Thomas Howell et Thomas Griffith, deux hommes de la région de Pembrokeshire qui ne s'entendaient guère. Les relations entre gardiens de phares pouvaient être tendues en conditions normales — l'espace confiné, la monotonie des semaines sans relève et l'impossibilité de fuir créaient des frictions inévitables. Entre Howell et Griffith, le conflit semble avoir été particulièrement profond, bien que ses causes exactes soient perdues dans le temps.

Au cours de cet hiver, Thomas Griffith mourut. Les circonstances précises de sa mort restent inconnues : maladie, accident, peut-être une chute dans la tempête. Thomas Howell se retrouva seul sur le rocher avec le cadavre de son compagnon, incapable de signal sa situation à la côte en raison des conditions météorologiques. La relève n'était pas prévue avant plusieurs semaines.

Les choix impossibles d'un gardien seul

La situation de Howell était intolérable. Abandonner le cadavre à la mer aurait résolu le problème immédiat de cohabitation avec un mort, mais il savait qu'en rentrant sans le corps de Griffith, il risquait d'être suspecté d'homicide. Dans le Pembrokeshire rural du début du XIXe siècle, où les deux hommes étaient connus et où leurs familles respectives vivaient dans des villages voisins, une telle accusation aurait été dévastatrice.

Howell choisit donc de construire une boîte en bois et d'y déposer le corps de Griffith, attaché à l'extérieur de la cabane. Cette décision, prise dans un état de détresse extrême, allait s'avérer psychologiquement catastrophique. Les marins qui passaient au large des Smalls rapportèrent avoir vu une silhouette accrochée à la structure du phare, les bras agités par le vent comme dans un geste d'appel au secours. Ils ne pouvaient pas approcher en sécurité pour vérifier, et le feu continuait à brûler la nuit — signe que quelqu'un était vivant à bord.

La relève et ses conséquences

Quand la relève finit par atteindre les Smalls après ce qui s'écoula sur plusieurs semaines — certaines sources parlent de quatre semaines, d'autres de plus d'un mois — les hommes qui débarquèrent trouvèrent Thomas Howell dans un état de détresse mentale avancée. Il ne s'était pas remis de cette cohabitation prolongée avec le cadavre décomposé de son compagnon dans l'espace confiné de la cabane. Les récits de l'époque décrivent un homme qui avait vieilli prématurément et qui ne retrouva jamais pleinement la raison.

L'affaire créa une vive émotion dans les milieux maritimes britanniques. Trinity House, qui administrait le réseau des phares anglais et gallois, tira immédiatement une conclusion pratique : à partir de ce moment, les phares isolés seraient gardés par des équipes d'au moins trois hommes, jamais deux. Cette règle, instaurée non pas par une loi mais comme politique interne de Trinity House, se répandit rapidement dans les autres autorités maritimes. Elle fut appliquée pendant un siècle et demi, jusqu'à l'automatisation progressive qui commença dans les années 1970.

L'enquête sur les circonstances

La mort de Thomas Griffith ne fit l'objet d'aucune enquête judiciaire formelle — la procédure de l'époque ne le prévoyait pas pour un décès sur un récif isolé hors de la juridiction directe d'un coroner. Howell fut examiné à son retour et déclaré innocent de tout acte criminel, mais la légèreté de cette procédure contribua à nourrir les spéculations ultérieures sur les circonstances exactes de la mort de Griffith.

Des historiens du XXe siècle ont revisité l'affaire en cherchant à reconstituer les archives de l'époque. Peter Williams, dans une étude publiée dans les Pembrokeshire Historical Journal en 1987, conclut que Griffith mourut très probablement d'une pneumonie contractée après avoir été trempé lors d'une tempête — une cause de décès banale pour des gardiens de phares en hiver, avant l'ère des antibiotiques. L'absence de preuve de violence et la continuité du service de phare — Howell maintint le feu pendant toute la période — plaident en faveur de cette hypothèse.

La nouvelle structure et le phare moderne

La cabane en pilotis de Whiteside fut finalement remplacée en 1861 par une tour de granit maçonnée conçue par l'ingénieur James Walker, qui avait déjà à son actif plusieurs phares en eaux difficiles dont Wolf Rock et Bishop Rock. La tour des Smalls mesure quarante-et-un mètres depuis la base jusqu'à la lanterne, et son feu blanc à trois éclats toutes les quinze secondes est visible jusqu'à vingt-cinq milles nautiques par temps clair.

Le phare fut automatisé par Trinity House en 1987. Les logements des gardiens, aujourd'hui vidés, restent intacts dans la tour. La structure n'est pas accessible au public en raison de l'exposition des rochers, mais elle reste visible depuis les ferrys reliant Fishguard à Rosslare, qui passent à moins de cinq kilomètres.

Un héritage pour le droit maritime

L'épisode des Smalls a eu des conséquences qui dépassent la simple règle des trois gardiens. Il a contribué à faire prendre conscience aux autorités maritimes que le bien-être psychologique des gardiens était une variable de sécurité au même titre que la fiabilité mécanique du feu. Des réflexions sur la rotation plus fréquente des équipes, sur les conditions de logement et sur la sélection psychologique des candidats au métier de gardien furent engagées dans les décennies suivantes, bien que lentement et de façon inégale selon les pays.

L'histoire de Thomas Howell et Thomas Griffith est aussi, plus simplement, l'une des plus sombres de la littérature maritime britannique — une histoire de solitude absolue, de mort et de survie mentale à laquelle la mer n'offrait aucune échappatoire. Elle rappelle que derrière chaque feu clignotant dans la nuit se trouvaient des hommes exposés à des conditions que la plupart des professions terrestres ne connaissaient pas.

Pour explorer les phares des côtes galloises et irlandaises sur la carte interactive, ouvrez la carte et naviguez vers la mer d'Irlande.