Escaliers en colimaçon et intérieurs de phares
La contrainte du cylindre
Un phare n'est pas simplement une tour surmontée d'une lampe. C'est un espace de vie, un atelier de précision et une structure porteuse tout à la fois, enfermés dans un cylindre de pierre ou de fonte dont le diamètre intérieur ne dépasse parfois pas deux mètres à la base et dont la hauteur peut atteindre 60, 70 ou même 80 mètres. Cette contrainte géométrique a déterminé chaque aspect de l'aménagement intérieur des phares depuis le XVIIIe siècle : l'escalier, les planchers intermédiaires, le mobilier, le stockage du combustible et les espaces de vie des gardiens.
La solution universellement adoptée pour la circulation verticale est l'escalier hélicoïdal, dit en colimaçon, dont la marche tourne autour d'un axe central (un noyau de pierre ou de fonte) ou s'enroule contre la paroi intérieure du cylindre sans noyau central. Ce dernier type — l'escalier suspendu — est structurellement plus élégant et libère l'espace central, mais il exige une maîtrise technique considérable de la part du tailleur de pierre ou du fondeur. L'escalier central du phare de Cordouan, construit au début du XVIIe siècle, est l'un des exemples les plus anciens et les plus admirés d'escalier en colimaçon de grand phare maritime.
La pierre et la fonte
Jusqu'au milieu du XIXe siècle, les escaliers des grands phares de pierre étaient taillés dans le même granit ou le même calcaire que les murs. Chaque marche était un bloc massif, encastré dans la maçonnerie ou reposant sur la marche précédente, dont le galbe en dessous assurait à la fois la rigidité et l'étanchéité aux embruns qui pénétraient par la porte. Ces escaliers de pierre présentent une durabilité remarquable : les 257 marches du phare de Cape Hatteras en Caroline du Nord (1870, tour de 61 mètres, plus haut phare en briques des États-Unis) sont en brique et ciment et ont supporté un siècle et demi de montées quotidiennes des gardiens.
La révolution industrielle apporta la fonte comme matériau d'escalier. Plus légère à acheminer sur les sites difficiles d'accès, coulée en éléments standardisés qui pouvaient être assemblés sur place par des ouvriers non spécialisés, la fonte permit d'équiper rapidement les phares des roches et des îles éloignées. Le phare d'Ar Men, au large d'Ouessant (finalisé en 1881 après vingt ans de construction intermittente sur une roche balayée par les vagues), possède un escalier en fonte à noyau central dont les marches portent encore les marques des fonderies bretonnes qui les ont fabriquées.
Les garde-corps des escaliers en fonte sont souvent des chefs-d'œuvre de ferronnerie fonctionnelle : nervures, entrelacs, motifs géométriques ou végétaux qui renforcent la structure tout en allégeant visuellement la cage d'escalier et en permettant à la lumière de circuler depuis le sommet jusqu'à la base. À Beisenbusch-Turm ou au phare de Roter Sand (Allemagne, 1885), les rampes en fonte décorée témoignent d'un soin esthétique difficile à justifier strictement par la seule fonction mais révélateur du statut symbolique accordé aux phares dans la culture maritime du XIXe siècle.
Les niveaux intermédiaires
Entre la porte d'entrée et la salle de veille, un grand phare habité comportait généralement plusieurs niveaux intermédiaires à des fonctions précises. Le premier niveau, ou les deux premiers niveaux, servait au stockage. Dans les phares à huile, il fallait entreposer des centaines de litres d'huile de colza, puis d'huile minérale, dans des bidons de tôle ou des cuves de grès disposées sur des étagères ou dans des niches ménagées dans l'épaisseur des murs. Ce stockage imposant — plusieurs tonnes dans les grands phares — était indispensable car les ravitaillements pouvaient être espacés de plusieurs semaines en hiver, quand les bateaux-phares et les vedettes de service ne pouvaient approcher.
Des niveaux intermédiaires abritaient également les quartiers des gardiens : une ou deux pièces de vie minuscules, un poêle de fonte, un lit escamotable, une table encastrée, des étagères vissées aux murs courbes. Vivre dans un phare exigeait une adaptation à la courbure permanente : pas un mur droit, pas un coin, tous les meubles soit circulaires soit plaqués contre la paroi en arc, rien qui se tient debout sans être arrimé. Les gardiens du phare de la Jument, au large d'Ouessant, vivaient dans un espace habitable total de moins de vingt mètres carrés à chaque repos, avec un escalier de 47 mètres à monter plusieurs fois par nuit pour remonter le mécanisme de rotation.
La salle de veille et la salle de service
Immédiatement sous la lanterne se trouve la salle de service, aussi appelée salle de veille dans la terminologie française. C'est là que se concentrait l'essentiel du travail du gardien : nettoyage et polissage des éléments optiques (les lentilles de Fresnel et leurs montures en laiton exigeaient un entretien quotidien d'une heure ou plus), remplissage des réservoirs d'huile, ajustement de la mèche ou des brûleurs, annotation du journal de bord. Cette pièce est généralement la plus soignée de la tour : ses parois sont souvent peintes en blanc ou crème pour réfléchir la lumière et faciliter le travail de précision, et ses fenêtres sont suffisamment larges pour permettre une surveillance de la mer depuis l'intérieur.
La galerie extérieure, accessible depuis la salle de service par une porte étroite, permet d'inspecter l'extérieur de la lanterne et de nettoyer les vitres par mauvais temps — une opération périlleuse quand les vents dépassent 80 km/h et que la tour tremble sensiblement sous l'effet des rafales. Les gardiens des phares de rocher rapportent que la vibration de la tour pendant les tempêtes était perceptible jusqu'aux niveaux inférieurs, et que les objets non arrimés finissaient toujours par tomber si l'on ne prenait pas la précaution de les fixer.
La lanterne et son dôme
La lanterne est la pièce maîtresse de la tour. Son volume est défini par la taille de l'optique qu'elle abrite : une lentille de Fresnel de premier ordre mesure 2,5 à 3 mètres de diamètre total et 2 à 3 mètres de hauteur, ce qui impose une lanterne de 4 à 5 mètres de diamètre intérieur. Les petits phares de quatrième ou sixième ordre n'ont besoin que de 60 à 80 centimètres de diamètre d'optique et peuvent se contenter d'une lanterne d'un mètre et demi seulement.
Les vitres de la lanterne sont en verre trempé, souvent à facettes légèrement prismatiques dans les vieilles installations, pour résister aux chocs thermiques entre le froid de la nuit et la chaleur intense dégagée par les lampes à pétrole ou à vapeur d'essence. Le dôme de la lanterne, en cuivre ou en fonte, est percé d'une cheminée centrale qui évacuait les fumées des lampes à combustion — une nécessité vitale, car une lanterne non ventilée se remplissait de noir de fumée en quelques heures et noircissait l'optique. Dans les phares modernes à LED, cette cheminée est conservée pour la ventilation de la chaleur résiduelle mais elle a perdu sa fonction première.
Les couleurs intérieures et les détails oubliés
Les intérieurs de phares présentent souvent des détails remarquables dont les visiteurs d'aujourd'hui ne perçoivent pas toujours l'utilité. Les murs de certaines tours sont peints en spirale pour que le gardien, en montant l'escalier, ait toujours un repère de hauteur coloré sans avoir besoin de compter ses marches. Les marches elles-mêmes portent parfois un numéro gravé ou incrusté à intervalles réguliers — dans le phare de Hatteras, toutes les cinquantièmes marches sont numérotées dans la brique.
Les portes étanches entre les niveaux servaient à compartimenter la tour en cas d'inondation lors des lames de fond exceptionnelles qui pouvaient forcer l'entrée dans les phares de rocher les plus exposés. À Bishop Rock (Scilly, 1858), une crue de mer entra par la porte du bas lors de la tempête de janvier 1881 et monta jusqu'au troisième niveau avant de se retirer : les niveaux supérieurs, fermés par leurs portes étanches, restèrent secs et le gardien put maintenir le feu allumé.
Visiter l'intérieur d'un phare aujourd'hui
Plusieurs dizaines de phares importants sont ouverts à la visite dans le monde francophone, permettant d'accéder à leurs escaliers et de comprendre concrètement l'espace de vie exigu des gardiens. En France, le phare de Cordouan (Gironde) offre la visite la plus complète d'un phare habité historique, avec ses niveaux richement ornementés. Le phare des Baleines (Ré), le Phare d'Eckmühl (Penmarc'h) et le phare de la Coubre (Charente-Maritime) permettent une montée au sommet avec des guides. En Belgique, le phare de Nieuwpoort et celui de Zeebrugge proposent des visites régulières.
Pour localiser les phares ouverts à la visite dans votre région, ouvrez la carte et consultez les informations détaillées de chaque tour — accès, horaires et caractéristiques architecturales y sont régulièrement mis à jour par la communauté des passionnés de phares.